Nicolas Maluca | L'Oiseau Caillou

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L'Oiseau Caillou - Broché

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L'Oiseau Caillou

Roman de Nicolas Maluca

Bretagne 1922 Suspense Phare Résilience Première guerre mondiale Amour Littérature française
• 13 avis
L'Enfer peut-il être un Paradis ?

En 1922, le jeune Henri Roussel, mutilé de guerre, s’embarque pour l’Ile de Sein.

Affecté au poste de gardien du phare d’Ar-Men, il pense trouver sur ce minuscule bout de terre une vie meilleure, loin de ceux qui l’ont abimé. Malheureusement l’accueil n’est pas à la hauteur de ses espérances.

Quelques mois plus tard, en plein hiver, le feu d’Ar-Men ne s’allume pas. Qu’est-il advenu des deux gardiens en poste ? Malgré tous les risques, Henri est envoyé seul pour tenir le phare jusqu’à la prochaine relève. Sera-t-il à la hauteur ? Pourra-t-il prouver qu’il n’est pas un imposteur, qu’il mérite sa place sur l’ile et l’amour de Jeanne ?

Caractéristiques
Longueur (Broché) • 290 pages
Date de parution • 24 juin 2022
ISBN (Broché) • 9782490011001
À partir de • 16 ans
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Mots des lecteurs

Un livre pour moi ?

Est-ce que ce livre est fait pour moi ? Est-il fait pour un ami ?
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J'aime les histoires avec du suspense
J'aime bien les personnages qui trainent leur passé
Je m'intéresse aux années d'après guerre
J'aime les histoires d'amour
J'adore la Bretagne, ses mystères et ses phares

Vous êtes d'accord avec une majorité de ces points ?
Ce livre est fait pour vous !

Questions

Réponses

1922, le phare d’Ar-Men, pourquoi avoir choisi ce décor pour ce roman ?

Ma première volonté c’était de faire un huis clos, ou, tout du moins, un décor assez restreint, c’est quelque chose que j’aime bien en général. L’Orpailleur est aussi un huis clos, mais, pour la petite histoire, j’ai écrit une grande partie de ce roman avant L’Orpailleur, sans parvenir à le terminer. Donc, quand j’ai creusé l’idée du huis clos, naturellement, les phares ont fait partie de la liste. J’ai commencé une trame dans un genre fantastique et en parallèle j’ai fait des recherches sur les phares. C’est là que j’ai découvert Ar-Men, l’ile de Sein et surtout les emplois réservés mis en place à la fin de la Première Guerre mondiale. Je me suis rendu compte que la réalité était bien plus intéressante que la trame que j’avais imaginée.

L’Oiseau Caillou, encore un titre étrange ?

Oui. L’oiseau caillou, c’est cet oiseau qui fonce vers la lumière du phare et s’écrase contre la vitre de la lanterne. C’est exactement l’expérience que va vivre Henri, le héros. L’ile de Sein, c’est sa lumière dans un monde qui lui semble si sombre, c’est son échappatoire face à cette obscurité qui le poursuit depuis longtemps.

Notamment la guerre qui le rendra infirme ?

Entre autres, par l’expérience qu’il va vivre dans la Marne, pas uniquement les combats, qui va lui faire totalement perdre foi en l’être humain. Quant à sa jambe, je ne voulais pas que ce soit uniquement un handicap.

As-tu contourné la réalité ou un unijambiste pouvait-il vraiment se retrouver dans un phare ?

J’ai pris quelques libertés avec certains décors et j’ai simplifié le rapport entre l’ile et le continent, par exemple. Par contre, il est vrai que certains mutilés de guerre amputés d’une jambe ont été embauchés en qualité de gardien de phare. Ce fut tout le problème des emplois réservés. De nombreux articles de presse de l’époque relatent cela. J’ai mélangé différents événements qui se sont déroulés dans plusieurs phares et je les ai replacés à Ar-Men.

Justement, pourquoi le phare d’Ar-Men, parmi les nombreux phares qui protègent les côtes françaises ?

Pour deux raisons. La première parce que c’est un phare mythique, on a tous vu des photos de ce phare dans la tempête. Les phares sont classés en trois catégories par les gardiens : les « Paradis » sont ceux situés sur le continent, les « Purgatoires » sont sur des iles et les « Enfers » sont isolés en mer. Leur nom indique clairement la condition de vie dans chacun d’eux. Ar-Men est surnommé « L’enfer des Enfers », c’est dire combien il doit être difficile. La seconde raison rejoint mon envie de huis clos. L’avantage d’Ar-Men c’est que la terre la plus proche, c’est une toute petite ile, l’ile de Sein. C’était l’idéal pour mon histoire.

L’ile n’est pas tendre avec le nouveau venu, ça ne la met pas en valeur…

J’ai essayé de refléter la réalité de la vie à cette époque, en appuyant un peu, certes. Je n’ai pas l’impression d’être si dur avec les Sénans. Bien sûr, ils sont plutôt rustres, ils boivent trop, mais je pense qu’en lisant le livre, on les comprend, même celui qui s’oppose le plus à Henri. Ils vivent dans des conditions difficiles sur un territoire tout petit, ils ont leur passé, leur vécu et ils n’ont pas envie qu’on vienne leur dire quoi faire ou qui embaucher pour garder un phare.

Les premières pages

À lire
L'Oiseau Caillou
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Lorsqu’Henri Roussel découvrit l’ile de Sein, il voyageait à bord de l’Angela, un voilier qui reliait deux fois par semaine Audierne et l’ile, transportant le courrier et les nouvelles du continent, les touristes qui voulaient visiter le raz de Sein et quelques familles venues rejoindre un oncle insulaire.

C’était une matinée chaude d’aout 1922. Une légère brise poussait le navire sur une mer calme, à une allure correcte et régulière, sans que le patron ait à faire de manœuvres particulières. Durant quelques minutes, il confia même la barre à un enfant ravi de prendre le commandement du bateau sous le regard fier de ses parents. De temps en temps, le capitaine corrigeait le cap et offrait à son élève quelques cours élémentaires de navigation. Un matelot l’accompagnait. Une fois la machine lancée, il s’installa sur les cordages au pied du mât et discuta avec l’un des voyageurs.

Henri, assis à tribord, les écouta d’une oreille et ferma les yeux. Il laissa le vent l’envelopper et ébouriffer ses cheveux bruns décoiffés. Le jeune homme se pencha un peu et laissa trainer sa main dans l’eau.

Jamais il n’avait fait un si long voyage en mer. Une seule fois, quand il était enfant, un ancien ami de ses parents, pêcheur établi à Saint-Nazaire, les avait promenés dans l’estuaire de la Loire. Il en gardait un souvenir d’aventure et de frisson, l’agréable sensation d’avoir été pirate ou capitaine le temps d’un après-midi. Aujourd’hui, c’était différent. Il n’avait plus de rôle à jouer pour rendre le moment exceptionnel. Il découvrait le simple plaisir de se laisser glisser, de planer, de respirer cet air iodé, de n’entendre que le frottement de l’eau sur la coque et le claquement sur la proue quand elle rencontrait une vague. Jamais il ne s’était senti aussi libre.

La mer s’agita et bouillonna peu à peu. Le bateau venait de dépasser la Pointe du Raz, là où finissait la terre bretonne.

Henri regarda la côte s’éloigner et retint son souffle. Était-il assez loin pour en être débarrassé ? Il ne l’avait pas vue depuis plusieurs jours, mais ne lui tendait-elle pas un piège ? À tout instant, le garçon s’attendait à la voir bondir depuis la terre jusqu’à l’embarcation. Et même si plus d’un mille les séparait, rien ne l’empêchait puisqu’elle n’existait que dans la tête d’Henri. Pour se convaincre que le continent et ce qu’il y laissait ne le rattraperaient plus, le jeune homme se tourna vers l’ouest, vers celle qu’il allait enfin toucher.

Elle brillait au-dessus de l’horizon, les murs blancs des maisons qu’elle portait reflétant le soleil comme autant de facettes d’un diamant. Au milieu de l’océan, dont Henri découvrait seulement l’immensité, elle semblait être la guide, la seule source d’espoir, le chemin le plus direct vers une nouvelle vie.

Sein.

L’ile se dessina petit à petit. On voyait tout juste le phare de Men Brial qui marquait l’entrée du port et s’élevait d’à peine seize mètres au-dessus de la mer. À gauche, on devinait la tour du Gueveur et au fond, à droite, sur la pointe occidentale, le grand phare. On distingua plus précisément les maisons quelques minutes plus tard.

Cette façade du village, coquette, plut aussitôt à Henri. Elle ressemblait en tout point à ce qu’il avait imaginé avec ses maisons claires, collées les unes contre les autres, soudées face aux assauts de l’océan. Il avait rêvé de son petit port, avec ses casiers et ses filets de pêche qui séchaient, de son bistrot où les marins prenaient le verre du soir en racontant quelques anecdotes ou en se vantant des bonnes prises de la journée.

Comme la vie devait être belle ici.

On put mettre pied à terre vingt minutes plus tard. Le matelot aida les deux dames à grimper sur le quai puis il tendit la main à Henri pour l’assister dans ce mouvement acrobatique.

Ceux qui étaient encore dans le bateau l’observèrent avec la maigre retenue qu’implique une curiosité satisfaite. Jusque là, ils n’avaient pas prêté attention à ce voyageur des plus ordinaires, de taille moyenne, paraissant vingt-deux ans – même si en réalité il en avait vingt-sept, un peu frêle, silencieux et solitaire. Mais au moment de se relever, quand sa jambe gauche ne fut plus cachée sous son sac, les passagers qui ne l’avaient pas vu embarquer s’aperçurent qu’il manquait un pied à la sortie du pantalon. À sa place, un morceau de bois dépassait.

De garçon ordinaire, il devenait personnage singulier dont on garderait le souvenir. C’était le garçon à la jambe de bois.

Henri attrapa la main du marin et se hissa sur le quai.

Il savoura cet instant où son unique pied foulait le sol, celui de la terre promise. Il y était. L’émotion le déborda et il ne put retenir une larme qu’il essuya d’un geste rapide pour rester digne.

Le garçon ramassa son bagage, le mit sur son épaule et avança de quelques pas en direction des iliens qui accueillaient les voyageurs. Aucun ne se manifesta, alors il posa son sac en toile, s’assit dessus et attendit que l’on vienne le trouver. Après quelques minutes, tous ceux qui étaient venus chercher quelqu’un ou quelque chose descendant de l’Angela avaient disparu. Un quart d’heure de plus s’écoula avant qu’Henri se décide à demander de l’aide. Il remarqua sur l’une des façades qui dominaient le port, une enseigne : « Le Pierrot - Café ». Un groupe buvait des verres sur les tables installées à l’extérieur et une clameur s’échappait de l’intérieur.

Le bar s’animait à l’arrivée de l’Angela. On se retrouvait, on s’embrassait, on s’enlaçait, on se taquinait ou on se félicitait de ne pas avoir changé depuis l’année dernière. On riait fort et on parlait haut. Dans ce brouhaha, Pierre-Yves, le patron, tentait de contenter tout le monde. Il prenait une commande et avant de pouvoir rejoindre son comptoir pour la préparer, on l’arrêtait pour le saluer, on lui racontait quelques anecdotes et on lui passait une nouvelle commande.

Il servait une table quand il vit apparaitre dans l’encadrement de la porte une silhouette qu’il ne connaissait pas. Il s’interrompit et jugea l’étranger de haut en bas, s’attardant sur le pied qui manquait à la jambe gauche.

Tous les clients du bar l’imitèrent et le silence s’installa comme si une pièce de théâtre commençait.

— Bonjour jeune homme, dit Pierre-Yves.

— Bonjour. Je m’appelle Henri Roussel, je viens d’arriver sur l’ile en qualité de gardien du phare d’Ar-Men. Je dois voir monsieur Legoff, savez-vous où je peux le trouver ? Il avait été convenu qu’il m’attendrait sur le port, mais je pense qu’il m’a oublié.

Pierre-Yves se tourna vers le fond de son café, puis il interrogea du regard un homme trapu assis dans l’obscurité. L’autre hocha la tête une seule fois et cette conversation sans mot sembla causer à Pierre-Yves.

— Le mieux, dit-il, c’est que vous retourniez l’attendre sur le port. Il ne devrait plus tarder.

— À quoi ressemble-t-il, je ne voudrais pas le manquer ?

— Ne vous en faites pas, lui saura vous reconnaitre, répondit Pierre-Yves en désignant la jambe gauche de son interlocuteur.

Henri remercia le patron du Pierrot et retourna tranquillement sur le quai, reprenant sa pose, assis sur son sac. Le soleil agressif d’aout l’obligea à sortir sa casquette de sa poche. Il aurait aimé profiter de ce moment pour lézarder et contempler la mer, mais ce rendez-vous manqué le mettait mal à l’aise et le rendait nerveux.

Au bout d’une demi-heure, un gamin crasseux s’approcha de lui. L’enfant le fixa, inspecta la jambe de bois sans embarras et s’assit en tailleur devant lui. Il fut bientôt rejoint par un, puis deux, puis trois autres garçons du même âge qui s’installèrent à côté du premier. De temps en temps, ils se murmuraient des secrets à l’oreille et riaient.

À intervalle régulier et pour le plus grand plaisir des spectateurs, Henri se levait, marchait quelques pas pour se détendre puis se rasseyait.

Le numéro dura quarante-cinq minutes.

Soudain, les enfants déguerpirent et sautèrent dans l’eau depuis le quai. Un homme imposant approchait d’un pas rapide. Henri l’observa venir à lui.

Les poings serrés, les bras de chemise relevés au-dessus des coudes, le cou large, le crâne dégarni, la tête baissée, mais le regard fixant sa cible, il s’avançait tel un taureau prêt à encorner le toréro.

Henri ne pouvait l’affirmer, mais il aurait juré que cet homme était celui assis au fond du bistrot.

— Henri Roussel ? dit l’homme sur le ton d’un colonel passant en revue ses effectifs.

— C’est moi.

L’homme tendit sa main.

— Je suis Eugène Legoff, vous serez sous ma responsabilité. Suivez-moi.

Sans un mot de plus, Legoff partit d’un bon pas.

L’accueil surprit Henri. Qu’attendait-il ? Un « Bienvenue ! », un « Vous avez fait bon voyage ? ». Croyait-il qu’on l’accueillerait à bras ouverts en lui payant un verre au Pierrot ?

Henri se leva, ramassa son sac et se lança derrière Legoff qui avait déjà dix mètres d’avance. Il bifurqua dans la première ruelle à gauche, ruelle à peine plus large que lui. Henri qui ne réussissait pas à revenir à sa hauteur tourna aussi et il eut juste le temps de voir Legoff prendre la suivante à droite. Cherchait-il à le perdre dans ce labyrinthe ?

En s’enfonçant dans le cœur du village, celui-ci perdait de son charme. Les rues, si petites qu’on ne pouvait se croiser sans se tordre, étaient sales, recouvertes d’une boue séchée dans laquelle étaient prisonniers, par-ci, par-là, du goémon pourri, de la bouse de vache et du gravier. Les maisons désordonnées semblaient se blottir dans l’ombre et lorsqu’un peu de lumière éclairait une petite place, on découvrait qu’il s’agissait, en fait, des ruines d’une ancienne demeure.

Les hommes que rencontrait Henri avaient le regard dur, le visage fermé. Les femmes, toutes habillées d’un costume et d’une coiffe noirs, malgré la chaleur, ne souriaient pas. Tous le dévisageaient avec défiance. Même les chiens montraient leurs crocs en guise d’accueil.

Henri suivit tant bien que mal Legoff à travers le village puis, à la sortie, son responsable tourna à droite.

Ils marchèrent sur une longue route qui emmenait à l’autre bout de l’ile, Henri toujours plusieurs mètres derrière. Non seulement Eugène Legoff allait bon train, mais ses grandes jambes lui permettaient de faire d’un seul pas ce qu’Henri Roussel faisait en deux. À aucun moment, le premier ne se retourna pour voir si le second le suivait encore.

Henri suffoquait. Une pointe de côté le saisit et il ne se sentit plus capable de continuer à ce rythme. Quand le garçon comprit qu’ils se rendaient jusqu’au grand phare de Sein et qu’il restait autant de chemin à faire, il s’arrêta, lâcha son sac et interpela Legoff.

— Monsieur Legoff, s’il vous plait. Vous marchez trop vite, je ne peux pas vous suivre.

Legoff stoppa sa course, se tourna pour toiser son nouveau collaborateur qui tentait de reprendre son souffle.

— Comprenez, continua Henri, que j’ai une jambe en moins et qu’il ne m’est pas facile de marcher à cette allure.

Legoff, agacé par cette complainte, revint sur ses pas jusqu’à Henri Roussel.

— Comprenez, jeune homme, que ce n’est pas moi qui vous ai demandé de venir travailler ici. Si vous avez jugé que vous en étiez capable, assumez-le ou rentrez chez vous. Garder un phare, ce n’est pas comme garder un bureau des postes.

Sur ces mots, il reprit aussitôt la marche. Henri n’eut pas d’autre choix que de se remettre en route. Ils marchèrent cinq autres minutes et, arrivant au pied du phare, Legoff agita le bras en direction de la lanterne. En haut, Joseph Tonquenec qui lavait les carreaux lui répondit du même geste.

Legoff entra dans le phare et, pour la première fois, il attendit Henri. Celui-ci accéléra jusqu’à la porte et une fois à destination, il poussa un ouf ! de soulagement.

— Je vais vous présenter Joseph Tonquenec, dit Legoff. C’est l’un des deux gardiens de ce phare.

— D’accord, dit Henri entre deux inspirations.

— Allons-y.

— Allons-y ?

— Eh bien, montons le voir. Ne laissez pas votre sac en bas.

Legoff monta quatre à quatre les trois-cents marches. Henri gravit doucement l’escalier, au rythme du « clic » de sa jambe gauche et du « clac » de son pied droit. Il se présenta au sommet trois minutes après Legoff.

— Joseph, je te présente Henri Roussel qui est affecté au phare d’Ar-Men.

Il échangea une poignée de main avec le nouveau venu.

— J’ai moi aussi commencé par Ar-Men ! Treize années au milieu de l’océan ! C’est sûr, c’était moins tranquille qu’ici !

— Oh ! Mais ça n’effraie pas monsieur Roussel ! N’est-ce pas ?

— Non.

— Parfait ! sourit Legoff en lui tapant dans le dos. Partez devant, je vous rejoins.

L’entretien avait duré, en tout et pour tout, trente secondes. Henri, qui n’avait pas encore repris son souffle depuis l’ascension, descendit l’escalier doucement. Il fut bientôt rattrapé par Legoff qui fit clairement comprendre à Henri qu’il fallait qu’il accélère.

Au pied du phare il le doubla puis ils reprirent tout le chemin en sens inverse, au même rythme soutenu.

De retour au village, Legoff s’arrêta chez lui. Il vivait dans une maison attenante au cimetière, en bon état, récente, aux murs blancs, avec un petit jardin devant et derrière.

— J’habite ici, dit-il. Venez me retrouver chez moi demain matin, je vous expliquerai tout ce que vous devez savoir pour votre première relève. Je dois vous abandonner, car j’ai à faire. Ma fille, Jeanne, va vous conduire jusque chez vous.

Il appela sa fille et rentra chez lui. Jeanne, une jeune fille de seize ans, vêtue des mêmes costume et coiffe noirs que les autres femmes, sortit quelques secondes plus tard et découvrit Henri, trempé de sueur, plié en deux de douleur.

— Ça va ? demanda-t-elle.

Comme Henri ne répondait pas, elle s’agenouilla à côté de lui.

— Ça va ?

Henri, surpris par ce geste de sympathie, lui sourit.

— Oui, merci, ça va.

Jeanne l’aida à se redresser.

— Je vais vous emmener dans votre nouveau chez vous. C’est de l’autre côté de la ville.

— Je vous suis, dit Henri en prenant son sac.

— Vous voulez que je vous le porte ?

— Non, c’est gentil.

— Je suis capable de le porter, vous savez.

— Je n’en doute pas.

Ils avancèrent dans les ruelles, doucement, lentement. Jeanne, curieuse, observait Henri marcher.

— Ça vous fait mal ?

— Vous parlez de ma jambe ?

— Oui.

— Non.

Jeanne était rassurée. Henri compléta.

— En fait, si, là ça me fait mal, mais c’est parce que je viens de marcher à un rythme soutenu. D’habitude ça ne me fait pas mal.

— C’est mon père qui vous a fait courir ?

— Oui.

— Désolée.

— Ne le soyez pas. Vous n’y êtes pour rien.

— C’est mon père. Je sais qu’il peut être dur parfois.

— Là, il l’a été, je confirme. Oh ! Ne lui répétez pas cela. Gardez tout ça pour vous, s’il vous plait.

— Rassurez-vous, je ne dirai rien.

— Merci. Je crois qu’il n’aimerait pas que je me plaigne auprès de vous.

Ils traversèrent le village jusqu’à son extrémité orientale et arrivèrent devant une longue maison biscornue, résultat de nombreux agrandissements.

— C’est ici, dit Jeanne.

— C’est grand.

— Tout n’est pas pour vous. Vous occuperez la partie du fond. Elle est mise à disposition des gardiens, mais vous serez seul ici, les deux autres gardiens ont leur propre maison.

Jeanne frappa à la porte.

La mère Morin, une femme d’une cinquantaine d’années, aux épaules larges et aux jambes courtes, leur ouvrit.

— Bonjour, Madame Morin, dit Jeanne. Voici…

— Henri Roussel, l’aida le jeune homme.

— Le nouveau gardien.

— Ah ! fit la Morin. C’est vous. Suivez-moi.

Ils suivirent la Morin qui basculait de la jambe droite à la jambe gauche pour avancer. Ils contournèrent la maison principale pour accéder au logement situé à l’arrière puis Madame Morin fit tourner la clé dans la serrure, poussa la porte qui grinça et les invita à entrer. L’appartement ne disposait que d’une seule pièce au sol en terre battue. Au centre trônait une table longue de deux mètres entourée de chaque côté par deux bancs de la même taille. À gauche, un foyer permettrait de se chauffer et à droite une armoire saurait accueillir les affaires du jeune homme. Dans le fond, creusé dans le mur, on trouvait le lit, identique à une couchette de bateau. C’était petit, sombre, mais Henri n’en demandait pas plus. C’était son premier appartement, lui qui avait vécu jusque là dans la maison parentale.

Madame Morin désigna un panier de provisions sur la table.

— Je vous ai mis là-dedans de quoi vous restaurer. Il y a quelques pommes de terre, du chou, un peu de poisson. Je vous ai mis aussi un peu d’eau, mais ne la gaspillez pas, le puits est à sec.

— Merci, c’est gentil.

— Ne me remerciez pas. Monsieur Legoff a réglé tout cela pour vous, je pense qu’il retiendra cette somme sur votre premier salaire. Voici la clé, ne la perdez pas.

La Morin lui confia la clé et retourna vaquer à ses occupations. Henri resta seul avec Jeanne. Il posa son sac sur la table, s’assit sur le banc et attrapa la bouteille d’eau qu’il examina. Elle était trouble et ne lui inspira pas confiance. Jeanne compatit. Cependant, comme il avait besoin de se désaltérer, le jeune homme avala une grande goulée qu’il recracha aussitôt. Même l’eau n’était pas accueillante.

— Vous vous y habituerez, dit Jeanne. Avez-vous besoin de quelque chose d’autre ?

— Non, merci, dit-il un peu sèchement.

— Je vous laisse alors.

Jeanne se retira et s’arrêta dans l’entrebâillement de la porte. Elle observa Henri qui se laissait choir sur le banc, épuisé. Sentant un regard dans son dos, le garçon se retourna et, les regards se croisant, Jeanne lui sourit.

Et ce sourire redonna un peu d’éclat à l’ile de Sein.